Andrea Mastrovito / The Last Man /

 

Andrea Mastrovito’s work is currently displayed in two solo exhibitions in Geneva : The Moderner Prometheus at Galerie Guy Bartschi and The Last Man at Analix Forever Gallery.

 

Below is a text (in French) written by Barbara Polla about The Last Man show:

 

Dans le roman The Last Man de Mary Shelley (1797-1851), Lionel Verney, le « héros » – l’alter ego de Shelley – exprime et transpose les désillusions de l’auteur, l’histoire de sa vie, de ses morts…
Andrea Mastrovito s’est plongé, pour son exposition, à la fois dans ce roman ignoré, et, encore une fois, comme dans son chef d’œuvre, Pindemonte, dans l’histoire de la galerie, et en particulier, dans Lights On / Lights Off de Martin Creed. La lumière qui change le monde. Au début, était la lumière. A la fin, l’obscurité.

Dans le roman de Shelley, la peste est utilisée pour représenter le mal qui extermine l’Humanité. L’artiste explore les représentations artistiques multiples de la peste pour focaliser finalement son attention sur les ossuaires – et sur la « rencontre des trois vivants et des trois morts ». Cette « rencontre » se réfère à la légende que relate Baudoin de Condé dans un poème daté de 1275 (c’est-à-dire pendant la période de la Grande Peste qui aura exterminé en Europe un tiers de sa population d’alors) : trois nobles cavaliers croisent sur leur route trois morts-vivants squelettiques qui leur rappellent que « Ce que vous êtes nous fûmes, ce que nous sommes vous serez. »

En réalité, aujourd’hui, les vivants et les morts ne se rencontrent plus, pour des raisons éminemment culturelles, si ce n’est pour des fractions de secondes ou dans les images. C’est cette rencontre oubliée que Mastrovito s’attache à recréer dans THE LAST MAN, grâce à une alternance de lumière et d’obscurité qui va nous donner à voir, tour à tour, les ossuaires, représentant la mort, et ce « last man », à savoir la vie. Une alternance aussi, de musique et de silence. En réalité, une rencontre impossible.

THE LAST MAN, c’est bien sûr l’artiste lui-même, l’artiste qui résiste à la mort pour raconter l’histoire. Il lit Le Mythe de Sisyphe de Camus (et non La Peste) pour parler non plus de la mort, mais de l’impossible mission de l’homme, recommencer éternellement ce travail fou de créer le jour, la nuit, la terre – et l’Homme lui-même, fût-il un monstre plutôt qu’un homme. Un monstre ? Frankenstein lui aussi utilisait la mort pour résister à la mort. En recréant la vie – une vie aberrante certes, mais vie tout de même. Frankenstein est d’ailleurs, d’une part, un autre roman de la même Mary Shelley, bien plus célèbre que The Last Man – et d’autre part le thème de l’exposition jumelle qu’Andrea Mastrovito présente à Genève, chez Guy Bärtschi, en parallèle.

Mastrovito ne résiste pas seulement à la mort, mais aussi, et surtout, à notre culture, cette culture qui cherche constamment à cacher la réalité de notre finitude plutôt que de l’exploiter, à prévenir la rencontre des morts et des vivants – et pourtant nous peuplons la terre ensemble, morts et vivants, morts en sursis que nous sommes… Alors, nous dit Mastrovito, en attendant, créons, dans la joie et le délire !

Créer dans la joie et le délire : c’est ce qu’Andrea Mastrovito fait depuis  dix ans à Analix Forever. Inventant à chaque fois, une nouvelle manière de faire, une nouvelle approche. Que ce soit avec « Millionaire », quand il a photocopié l’ensemble de la galerie ; ou avec « Pindemonte », quand il a fait surgir la mémoire de la galerie de ses murs, partant d’une dans macabre pour créer un hommage à la vie et à sa permanence. Cette fois ci encore, une première incroyable en termes techniques, inspirée certes de Deliverance de Mat Collishaw : l’artiste anglais fit ainsi surgir des murs peints de matière phosphorescente le souvenir de Beslan grâce à des projections mouvantes. Mastrovito, lui, n’utilise pas la projection, mais le papier, son matériau favori : il aura découpé des jours et des nuits durant  des chablons d’ossuaires – puis le papier disparaît puisqu’il est chablon. Quant aux crânes de mort, ils apparaissent eux aussi comme surgis du mur lorsque la lumière s’éteint. Lights Off. Et quand elle s’allume, Lights On, les morts disparaissent pour laisser place au vivants – à l’artiste, et à nous qui regardons, émerveillés, cette concomitance, à quelques secondes près, de la vie et de la mort. Telles qu’elles sont

 

TEXT BY BARBARA POLLA /